Traversée d’Okap avec l’aïeul - Stanley Péan

        J’empoigne la manette, la pointe machinalement vers l’écran plat, fait un tour d’horizon rapide de ce que m’offrent les multiples chaînes à ma disposition : une télénovela brésilienne, un débat sur les plus récents scandales de l’énergumène au teint orange à la Maison Blanche, un reportage sur des manifestations dans la capitale, un match de foot disputé quelques part en Europe. Par nostalgie de ma jeunesse sans doute, j’ai arrêté de zapper en tombant sur une reprise d’un vieil épisode de Star Trek. Sorti du stoïcisme que lui impose sa culture depuis l’enfance, M. Spock fond en larmes à l’idée de n’avoir jamais avoué à sa mère qu’il l’aimait. J’imagine ton commentaire moqueur : « O ! Apa moun sa yo konn kriye tou ? » Oui, Maman, il arrivait à mes héros de s’abandonner au chagrin… J’éteins la télé.

        D’instinct, j’ai posé ton urne sur la table de chevet la plus près de la porte-fenêtre, Maman, pour t’offrir cette vue du crépuscule fugace comme un songe. Curieux réflexe, tout de même. Plus curieux en tout cas que celui de déplier mon ordinateur et de me brancher sur le wifi de l’hôtel, pour lire mes courriels et autres messages reçus via réseaux sociaux, rituel que tu qualifiais de comportement obsessionnel. Rien de bien passionnant ne m’attend dans les diverses boîtes de réception.

        Sans doute me faudrait-il prendre le temps de répondre aux messages des membres de la famille qui viennent aux nouvelles, s’inquiètent de savoir si je suis bel et bien arrivée, demandent à nouveau confirmation de l’heure de la mise au caveau de l’urne demain après-midi ou s’offusquent encore de ce que j’ai sciemment préféré descendre à l’hôtel plutôt que de loger chez l’une ou l’un d’entre elles ou eux. Comment leur faire comprendre que j’avais besoin de ces dernières heures seule avec toi, dans l’amour de cette ville que tu m’avais laissé en héritage…

        La correspondance peut encore attendre.

        Je referme l’ordi et saute dans la douche.

*