Traversée d’Okap avec l’aïeul - Stanley Péan

        Sur la scène exiguë du lounge au rez-de-chaussée de l’hôtel s’en-tassent les membres d’un quintette qui ne m’ont pas l’air de s’être entendus au préalable sur le rythme du morceau : salsa, bossa nova ou afro-cubain ? Si j’étais sur la piste, je ne saurais littéralement pas sur quel pied danser. Mais il est déjà rare que je m’aventure sur une piste de danse et encore plus rare depuis les obsèques.

        Je perds le compte des cocktails qui ont valsé jusqu’à ma table, et des don juans maladroits qui aimeraient soit m’inviter à danser, soit se joindre à moi. La faune est moins blanche qu’à Cormier ou Labadie, destinations que j’abhorre depuis toujours, essentiellement fréquen-tées par les passagers de navires de croisières issus du nord de l’Europe, peu enclins à frayer avec la négraille. Il y a bien ici quelques Blancs européens ou étasuniens, mais je note surtout la diversité pigmentaire des spécimens de la bourgeoisie locale : requins du monde de la bizness, hommes mariés en quête d’aventure, inévitables gigolos, en apparence tous sensibles aux charmes de l’étrangère. Drôle de sensation de faire l’objet d’un pari : mais quel prix remportera donc celui qui réussira à entraîner l’élégante marabout que je suis sur la piste danse puis, qui sait, jusqu’à son lit ?

        Oh, mais je suis bête : leur gros lot, c’est moi !

        L’endroit, m’a-t-on signalé, se nomme Club Meet, mais devrait-on l’écrire avec deux E (« meet ») ou avec EA (« meat ») ? Je n’en suis plus certaine et m’en fous un peu. Je pourrais en rire mais, malgré l’ivresse qui me gagne, je n’ai pas tellement le cœur à la rigolade.