Traversée d’Okap avec l’aïeul - Stanley Péan

        L’incrédulité me fait tout de même secouer la tête. Le moustachu renchérit : « S’il aime sa ville, le poète à jamais l’habite autant qu’elle l’habite; et jamais il ne la quitte. »

        Le garçon récupère mon verre à piña colada vide et pose à la place une bouteille toute neuve de Barbancourt Cinq Étoiles et deux verres propres sur la table. « À la bonne heure, jeune homme : j’allais mourir de soif ! Surtout, je n’oserais faire mentir mes biographes… »

        — Faut-il inscrire la bouteille au compte de monsieur ?

Encore une fois, s’il est un lieu au monde où il va sans dire que les revenants ont une ardoise… Le poète acquiesce de la tête, en débouchant le rhum.

        — Fini le jus de fruits; je vous sers un doigt ? Deux ? me demande-t-il.

        Je n’ai pas le cran de refuser. Bientôt, l’aïeul et moi trinquons, au son de la mélodie autrefois couchée par le compositeur Michel Mau-léart Monton sous ses immortels vers. Une chanteuse s’est jointe au groupe, pour entonner le fameux poème en créole, le premier de l’Histoire de la littérature mondiale. À ma grande surprise, je recon-nais la séduisante Krystèle, moulée dans une robe ajustée avec ceinture à strass, les cheveux noués en un chignon dans une coiffure qui accentue sa ressemblance avec la chanteuse du groupe Sade.

        Si on m’avait prédit qu’en tel compagnonnage, j’écouterais ce chant qui m’a bercée en bas âge…

        — N’auriez-vous pas déclaré fou qui eut osé pareille extrava-gance posément proposer ? enchaîna mon hôte, complétant le quatrain dans mon esprit amorcé.

        Évidemment, inutile de m’arrêter à sa capacité de lire mes pensées. Je me demande plutôt de quel sujet devise-t-on avec un ancêtre décédé depuis plus d’un siècle. Sans doute n’ai-je aucune raison de m’inquiéter. Né au Cap à l’automne 1840, tout juste une génération après la proclamation de l’indépendance haïtienne, le petit-fils du baron de Vastey représente chez nous ce que Shakespeare incarne pour les Britanniques ou Dante pour les Italiens. Je ne devrais pas me surprendre qu’il ne manque pas de verve : quand on a été comme lui tour à tour ou simultanément poète, journaliste et rédacteur en chef, enseignant et directeur d’école, homme politique et bon vivant à un moment déterminant de l’Histoire, on a forcément des tas de choses à raconter.

        Tandis que l’auteur de Rires et pleurs se lance, des réminiscences d’une conférence de l’essayiste Maximilien Laroche, autre fameux écrivain capois, à laquelle (te souviens-tu Maman ?) toi et moi avions assisté à Québec me reviennent en tête : si les poèmes de Durand, premier grand poète de l’Histoire littéraire haïtienne, résonnent aux oreilles de ses compatriotes avec la justesse de son de la réalité, avait affirmé le professeur de l’université Laval, c’est que le poète a su leur insuffler le rythme qui convient et leur donner l’ambiance sensuelle ou concrète qui fait retrouver aussi bien la forme du corps de la femme aimée que le détail des paysages de notre pays.

*