Traversée d’Okap avec l’aïeul - Stanley Péan

        Entre les montagnes et la mer, Cap-Haïtien étale fièrement son refus de s’avouer vaincue par l’adversité et les déveines. Les premiers habitants de l’île, dont la région compte la plus grande concentration de sites archéologiques, l’appelaient Guarico, mais les Français qui en avaient fait la capitale de leur colonie de Saint-Domingue l’avaient rebaptisée Cap-Français.

        Je n’ai pas eu conscience de la transition entre les toasts portés au son du jazz et cette promenade dans la vieille ville livrée aux ténèbres. Je n’arrive pas à me souvenir du moment de notre départ du club Meet, du moyen de locomotion ou même du chemin emprunté pour arriver ici, devant la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption. Nous serions-nous téléportés, à l’instar des intrépides membres de l’équipage du vaisseau spatial U.S.S. Enterprise ? Intarissable « audienceur », l’aïeul m’explique que de nombreuses églises se sont succédé en cette place depuis la fondation du Cap. Détruite lors du tremble-ment de terre de 1842 qui avait ragé la ville alors qu’Oswald était encore nourrisson, elle fut reconstruite et érigée en cathédrale à partir de l’automne 1861.

        — Plutôt que vous assommer de propos prolixes, j’aime mieux dire de cette ville qu’elle est telle le Phénix. Même si Okap a vu tant de cataclysmes, il ne faut pas renoncer à l’optimisme.

        Il est encore relativement tôt, certes, mais le soir sous les tropiques tombe tel un couperet. Tandis que la nuit s’impose, il n’y a pas grand monde sur la place principale. Aux dires d’Oswald, le jour, sympathiques flâneurs et étudiants pleins de zèle s’agglutinent volontiers en orbite autour de la statue de Jean-Jacques Dessalines, fier fondateur de la nation. Mais ce quadrilatère délimité par les rues 20 et 18 du Nord au Sud, H et F d’Ouest en Est, a un passé autrement plus sanglant : c’est ici qu’à la fin du mois de janvier 1758, François Makandal, légendaire instigateur de nombreuses rébellions d’esclaves menées en ce nord-ouest de la colonie de Saint-Domingue, précurseur de la Révolution haïtienne, fut livré au bûcher le jour de son procès sommaire par l’autorité coloniale. C’est également en ce lieu que trente-trois ans plus tard, le 25 février 1791, le mulâtre Vincent Ogé, meneur de la première révolte des mulâtres, et son complice, le noir affranchi Jean-Baptiste Chavanne, périrent roués vifs, événement qui mit fin aux espoirs d’égalité pour les hommes de couleurs libres et les poussa à s’allier aux esclaves contre les maîtres.