Traversée d’Okap avec l’aïeul - Stanley Péan

        pont qui enjambe la rivière au Haut-du-Cap, vers la plantation BredaNous restons à causer longtemps, comme dans la chanson, passant d’un site à l’autre par magie, vraisemblablement, sans que j’aie conscience du déplacement. Oswald se fait intarissable tandis que nous empruntons l’antique pont qui enjambe la rivière au Haut-du-Cap, vers la plantation Breda, lieu de naissance de Toussaint-Louverture, chef militaire des esclaves insurgés et figure de proue des mouvements anticolonialistes et abolitionnistes à venir, condamné à finir ses jours au Fort de Joux, hélas plusieurs mois avant la proclama-tion du 1er janvier 1804. De là, nous nous transportons bientôt à Fort Liberté, autrefois Fort Dauphin, près de la frontière Dominicaine, là où Dessalines, Christophe et Clerveaux se rendirent au lendemain du départ des Français, pour annoncer officiellement sur le parvis de la cathédrale l’émancipation de la colonie de Saint-Domingue et la fondation du pays auquel il restait à trouver un nom.Fort-Liberté

        Dans la lumière naissante de l’aube, notre pèlerinage s’achève, sur les remparts de la citadelle Laferrière, où je n’ai pas mis les pieds depuis ma déjà lointaine vingtaine. Tu n’as probablement pas oublié, Maman : bien avant que tu m’y emmènes en visite dans mon enfance, j’en avais aperçu l’imposante carrure pour la première fois dans un autre épisode de Star Trek, qui nous la présentait comme la forteresse du peuple organien assiégée par les impitoyables Klingons. En racon-tant ça à l’aïeul, j’en ris un peu. Ce n’est pas le débarquement d’extra-terrestres aux allures de guerriers mongols mais le retour des colons français que redoutait le roi Henri Christophe quand il mit en chantier au début du XIXe siècle cet ouvrage militaire qui nécessita le concours de vingt-mille hommes, dont la sueur et le sang se sont mélangés au mortier de l’édifice. Je remarque qu’Oswald se fait moins exalté pour sa description du lieu où repose la dépouille de l’ambitieux monarque.

        Ne trouves-tu pas paradoxal qu’en compagnie de notre ancêtre, Maman, c’est cependant à Aimé Césaire que je songe ? Césaire qui idéalisait notre terre natale « où la Négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait en son humanité ». Césaire qui a porté au théâtre la tragédie de Christophe et lui a donné le souffle épique pour traduire l’ampleur de son entreprise de refondation de notre identité noire et belle.

        Il flotte dans l’air des effluves sucrés, apaisants. Nul besoin de confier mon malaise à Oswald.

        — Mon enfant, je devine ce qui vous donne ces airs. Il ne faut pas vous en faire, je ne suis pas jaloux. Une fois les poètes morts, leur parole forme un tout; et je tiens pour mon frère le dénommé Césaire.

        Ai-je vraiment aperçu au loin ces paysannes qui de si grand matin cheminent vers la ville, portant sur la tête des paniers en osier débordant de fruits destinés au commerce ?

        Oswald et moi restons à causer de sa carrière, de ses amours, de ses espoirs, de ses regrets. Nous restons à causer longtemps, comme dans la chanson, comme dans un rêve de fièvre, au son du chant des p’tits zwezo qui nous écoutaient, jusqu’au retour du plein jour dans cette ville fière qui n’a jamais renoncé à son statut de capitale dans le cœur de ses habitants passés et présents, pas plus que dans le tien qui a tout bonnement cessé de battre sans pour autant cesser d’aimer.

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